Réseau
d'écoute, d'appui et d'accompagnement des parents
de la Manche
~ Journée départementale du 20 octobre 2001 ~
Les relations Familles-Ecole : une construction
complexe
Thierry PIOT Maître de Conférences
en Sciences de l'Education, Université de Caen
Introduction
:
Je souhaiterais
tout d'abord me présenter en quelques mots,
pour vous dire en quelle qualité je viens devant
vous parler d'un sujet aussi potentiellement explosif
que sont les relations entre l'école et les
familles. Je suis parent de trois enfants et donc sensible à ce
titre à leur scolarisation et aux relations
avec leurs enseignants. L'importance que j'attache, à titre
personnel à ces relations se traduit, en terme
d'engagement, par la présidence de l'Association
des Parents d'Elèves sur ma commune. J'ai été pendant
une quinzaine d'années enseignant en école élémentaire,
dont une grande partie de cette période en poste
en Zone d'Education Prioritaire sur Caen : à ce
titre, je crois pouvoir affirmer que je connais plutôt
bien les réalités de terrain du sujet
qui nous réunit aujourd'hui. Enfin, je suis
enseignant - chercheur et je m'intéresse à ce
que signifie " apprendre ", et aux difficultés
d'apprendre. Dans cette thématique générale,
je me suis intéressé aux relations familles-école.
Apprendre ne se réduit
pas à considérer l'apprenant comme une
mécanique d'enregistrement, comme le pensait
le philosophe John Locke en 1683 (théorie de
la table rase). Apprendre ne se limite pas non plus à l'acquisition
de comportements, par conditionnement (voire dressage),
comme l'ont suggéré les behavioristes
dans la première moitié du 20ème
siècle, s'interdisant de prendre en compte les
processus mentaux, cachés dans la " boite
noire " à laquelle ils n'avaient pas accès,
puisqu'ils limitaient leurs investigations à l'observation
des comportements en faisant varier l'environnement
des sujets. Plus proche de nous, l'approche interactionniste
et congnitiviste considère l'apprendre comme
la combinaison complexe de différents registres
qui ne peuvent se réduire les uns aux autres
: les pédagogies actives nous ont appris qu'on
apprend en faisant (Learning by doing, de John Dewey).
Apprendre peut donc être considéré comme
une construction dynamique entre le sujet individuel
et son environnement matériel et social, à partir
de la résolution de situations - problèmes,
c'est-à-dire l'idée de dépasser
des obstacles suffisamment difficiles pour provoquer
une tension cognitive féconde et suffisamment
simples pour ne pas décourager l'apprenant.
Le célèbre psychologue Jean Piaget a
montré l'existence de stades successifs qui
s'intègrent en se réorganisant : c'est
la progression vers l'abstraction. Henri Wallon et
Lev Vitgotsky ont attiré l'attention sur les
médiations sociales et culturelles et la place
du langage , en tant que système symbolique
qui permet de penser et de " se penser ".
La dimension affective, à travers la motivation,
c'est-à-dire, une certaine tension entre la
dynamique de construction identitaire (qui on est)
et la dynamique de projet (ce qu'on veut réussir
et pourquoi on veut réussir : rapport au savoir)
joue aussi un rôle déterminant dans l'apprendre.
Enfin, on apprend aussi avec son corps, c'est-à-dire
le cerveau, en tant que support physique des apprentissages,
les organes des sens qui perçoivent les informations
que l'on " traite ", le patrimoine génétique
(même si les théories innéistes
du don ont été largement relativisées
depuis une vingtaine d'années) et sa corporéité,
c'est-à-dire le rapport subjectif et invididuel à son
corps (les problèmes de somatisation en sont
un exemple).
La complexité de
ce qu'est apprendre, rapidement évoqué ici,
montre d'emblée que ni la famille, première
matrice socialisatrice de l'enfant, ni à fortiori
l'école, institution socialisatrice qui vient
en quelque sorte en relais / complément de la
famille, ne possèdent l'exclusivité du
territoire de " l'apprendre " de l'enfant
: plus précisément, il existe une tension
entre elles. Cette tension est d'autant plus vive aujourd'hui
que l'injonction de réussite scolaire est plus
forte que jamais. Plus précisément, la
tension sélective du système scolaire
s'est déplacée, avec une scolarité plus
longue et un niveau scolaire dans l'ensemble plus élevé pour
une classe d'âge, mais dans le même temps
un niveau minimum requis plus conséquent pour
s'insérer professionnellement et socialement.
Au delà de l'enjeu social, la réussite
scolaire renvoie à un enjeu identitaire pour
les parents qui se projettent dans le devenir de leur
enfant. On conçoit aisément la nécessité d'une
communication de qualité entre les parents et
les enseignants. Mais la réalité est
complexe, et quelques titres d'ouvrages récents
en attestent : " C'est la faute aux parents (Daniel
Gayet) ; " Entre parents et enseignants, un dialogue
impossible " (Philippe Perrenoud et Cléopâtre
Montandon) ; " Parents, enseignants : la grande
explication " (Philippe Meirieu) ; " Ecole,
Famille : le malentendu " (François Dubet).
Les relations complexes entre parents et enseignants
constituent une construction sociale.
Historiquement, on
peut repérer trois grandes périodes,
avec pour chacune une logique propre, dans les relations
entre les institutions familiales et scolaires.
L'école publique
du 19ème siècle et du début du
20ème siècle, de Guizot à Jules
Ferry, est une école sanctuaire, ou officient " les
hussards noirs de la République ", instituteurs
au sens premier du terme, en tant qu'ils établissent
des relations sociales nouvelles dans une période
d'expansion économique, industrielle et territoriale
de la France. Ils avaient une double mission :
· homogénéiser,
sur le territoire métropolitain, l'Etat-nation
en promouvant le sentiment de citoyenneté française,
entre autre par l'unification de la langue nationale.
· Exposer et transmettre des savoirs minimum (écrire, compter,
lire) pour augmenter le niveau d'instruction, entreprise devenue indispensable
par le mouvement de développement scientifique et économique et
ses effets sur les modes de production des richesses et l'organisation sociale
qu'il induisait.
Cette société était
marquée, notamment dans l'institution scolaire
alors en grandes transformations (Lois scolaires de
la III ème République) par un fort malthusianisme
social : d'une part les familles bourgeoises étaient " à ménager " et
disposaient d'un système scolaire propre, dont
la pièce maîtresse était l'enseignement
secondaire, avec ses " petites classes ",
et d'autre part les familles populaires étaient " à dresser " grâce à l'école
primaire publique et ses " classes supérieures ".
L'école entrait symboliquement dans la famille
dans le sens où l'élève était
tenu pour éducateur potentiel de sa famille,
dans une dynamique d'évolution sociale marquée
par le positivisme d'A.Conte et l'opposition de l'Eglise
et de l'Etat. La famille ne pénétrait à l'école
que le jour de la rentrée scolaire et le jour
du rituel de la remise des prix. Les deux institutions
-école et famille- coexistaient sans vraiment
prendre langue.
Du sortir de la première
guerre mondiale jusqu'à la fin des années
soixante, les relations école - familles se
transforment pour évoluer vers une logique d'interdépendance.
L'enfant va progressivement occuper une place centrale
dans la famille moderne, qui devient " éducative ".
La valeur de l'enfant augmente, inversement proportionnelle
au nombre des naissances, et elle le transforme : de
capital économique dans une France paysanne
et ouvrière laborieuse, il devient un capital
culturel. La famille intègre la composante scolaire
et devient objectivement interdépendante avec
l'école. L'une et l'autre, dans des registres
différents et complémentaires ont à " faire
fructifier " l'enfant sans cependant coopérer
: la famille éduque l'enfant et l'école
l'instruit. Progressivement va cependant émerger
un territoire partagé entre ces deux instances
de socialisation de l'enfant dont aucune ne maîtrise à elle
seule le champ éducatif : les premières
associations de parents d'élèves après
le second conflit mondial en sont un indicateur. Des
relations faites d'antagonisme et de complémentarité se
tissent autour de l'enfant, enjeu et messager entre
sa famille et l'école.
Les relations familles-école
vont entrer dans la post-modernité au cours
des années 1970, qui ont vu se transformer,
entre rupture et adaptation, le modèle de la
société civile moderne. Ce dernier, qui
s'appuyait sur la pensée rationnelle et objective, à travers
des repères sociaux et des institutions stables
au premier rang desquelles la famille et l'école.
L'autorité instituante du paterfamilias et de
l'instituteur est fragilisée. Sur le plan social,
la division formelle de l'espace social en classe finit
par s'estomper avec l'émergence d'une classe
moyenne hypertrophiée. Une place nouvelle est
accordée à l'acteur, sa subjectivité,
l'expression de ses désirs. Deux évolutions,
qui vont s'inscrire dans les tables de la loi caractérisent
cette centration sur l'acteur et concerne directement
les relations école - familles :
· Les droits
de la femme, avec la loi sur l'IVG (1975) et les
nouvelles lois sur le divorce et l'autorité parentale
conjointe. Une conséquence est qu'une fraction
importante des famille va échapper en quelques
années au modèle canonique de la cellule
familiale nucléaire : couple marié/deux
enfants : les familles divorcées, monoparentale,
recomposée ne sont plus rejetées au
frontières du champ social.
· Le droit de l'enfant, avec la reconnaissance internationale de droits
spécifiques, le droit d'être entendu en cas de séparation
des parents La loi d'orientation de juillet 1989 place l'enfant au centre
du système éducatif. Partout, c'est la logique de son intérêt
et de son développement qui prévaut.
Au cours de cette
troisième période, dans laquelle on peut
se considérer en ce début de 21ème
siècle, on assiste dans l'ensemble à une
complexification des relations des acteurs de l'espace
social. Celles-ci deviennent plus ouvertes et plus
incertaines, plus opaques aussi. Les relations entre
l'école, qui n'est plus le seul lieu où l'enfant
apprend, et la famille, qui voit l'émergence
d'autres instances à prétention éducative
(vie périscolaire, loisirs) n'échappent
pas à cette évolution.. C'est donc à la
fois l'individu, à travers sa construction identitaire,
et la société, à travers la charge économique
et sociale induite qui sont concernés par l'échec
scolaire. C'est parce qu'il recouvre cet enjeu pluriel,
parce qu'il touche à une violence symbolique
et souvent réelle longtemps sous estimée
que l'échec scolaire cristallise des tensions
entre l'école et la famille. Au delà du
conflit de territoire émerge donc l'idée
d'un partenariat éventuel entre parents et enseignants.
Bien que différents dans leurs missions, leurs
moyens, leurs temporalités, école et
familles pourraient apprendre à mieux se connaître, à communiquer,
au sens de J. Habermas (1980) c'est à dire à parler
et agir sans prétention de l'une ou l'autre
partie à détenir la doxa. Mais cette
communication, qui s'appuierait sur des arguments fondés
et critiquables au service d'un projet éducatif
décliné sur différents espaces,
différents temps de la vie de l'enfant, autour
de l'idée de reliance doit accepter un principe
de réalité incontournable : ni le monde
enseignant, ni les familles ne forment un ensemble
homogène.
S'il constitue de
l'extérieur un groupe social clairement identifié par
sa fonction sociale, ce groupe est traversé par
des tensions variées : la culture des professeurs
du secondaire et celle des instituteurs du primaire
restent marquées par des constructions historiques
qui suivent des logiques non congruentes, même
si elles se sont rapprochées au 20ème
siècle : organisation du système éducatif
en degrés successifs ; démocratisation
de l'accès à l'enseignement secondaire
au cours des " trentes glorieuses " ; statut
unique des professeurs du secondaire et des professeurs
d'école, avec la création des IUFM en
1991. H. Peyronie (1998) a montré combien " la
manière d'être au métier " des
enseignants était aussi déterminée
par la trajectoire sociale intergénérationnelle
des enseignants, leurs expériences et engagements
individuels. De son côté, C. Montandon
(1993) propose une typologie des enseignants basée
sur les relations école - familles :
· " les
informels " (12%) sont dans une logique de substitution à la
famille est l'école doit rester un sanctuaire.
· " Les individualistes " (16%) acceptent une coordination très
ponctuelle et limitée avec les parents (organisation d'une kermesse ).
· " Les minimalistes " (25%) ont une logique de délégation
limitée : " chacun son métier " pourrait être leur
devise.
· " les polyvalents " (47%) acceptent de discuter avec les parents
sur une partie commune tout en balisant leur champ spécifique : la gestion
pédagogique des apprentissages.
Par ailleurs, force
est de constater que peu de travaux mettent en évidence
des variables qui caractérisent des différences
internes au monde enseignant, du point de vue sociologique.
On peut cependant signaler les travaux de A. Léger
et M. Tripier (1988) sur les stratégies d'évitement
par les enseignants -mais aussi certaines familles-
des établissements scolaires perçus négativement.
Si plusieurs variables
nous invitent à considérer le monde enseignant
comme comprenant des acteurs forts différents
relativement à leur représentation du
métier, leur implication pédagogique,
leur stratégie professionnelle, on doit également
remarquer que l'expression " familles " recouvre
des réalités concrètes au moins
autant contrastées. Le concept de position et
de trajectoire dans l'espace social, élaboré par
P. Bourdieu (1979, 1993) nous paraît assez fécond
pour éclairer cette hétérogénéité des
situations des familles face à l'école.
· Les familles " dominantes ",
positionnées dans le haut de l'espace social
disposent d'un un capital économique, d'un capital
culturel et scolaire, et d'un capital relationnel d'un
haut niveau : cette situation privilégiée
leur permet de prévenir où de prendre
en compte l'échec scolaire à travers
une stratégie que l'on peut qualifier d'élitiste
: évitement des contraintes de la carte scolaire
de l'enseignement public ; complément apporté par
l'appel au marché éducatif classique
(cours à domicile) ou virtuel (portail éducatif
ou logiciel ludo-éducatif) ; stratégie
familiale forte de réussite scolaire.
· Les familles
de la classe moyenne, notamment celles situées
dans la fraction supérieure de cette classe,
disposent, à côté d'un capital
culturel et scolaire et d'un capital économique
suffisants pour aborder l'école sans angoisse
de l'échec scolaire d'une proximité quant
au mode de socialisation avec les enseignant, membre
de cette classe moyenne : l'exercice de l'autorité parentale,
un certain nombre de repères culturels, l'importance
attachée au goût de l'effort, au travail
et aux résultats scolaires sont autant
d 'éléments qui caractérisent
une possible convergence, voire connivence objective
entre ces familles et les enseignants.
· Les familles
qui occupent le bas de l'espace social, c'est-à-dire
dont la frontière supérieure est délimitée
par la fraction inférieure des classes moyennes,
possèdent un capital économique modeste
ou faible, et un capital culturel et scolaire peu élevé.
Ces familles " dominées " se trouvent
fragilisées dans leur relation à l'école.
D. Thin (1990) a décrit dans son ouvrage " Quartiers
populaires : l'école et les familles " l'hétérogénéité des
modes et des projets de socialisation de ces deux instances,
et les malentendus et les relations dissymétriques
produits par la distance entre ces deux logiques parfois
non convergentes, parfois antagonistes à travers
lesquelles se construit aussi l'échec scolaire.
L'école impose son projet de socialisation légitimé par
son histoire et la pression sociale dominante et les
familles populaires seraient à la fois dominées
et stigmatisées, situations qui générerait
des contre - stratégies plus ou moins explicites
pour détourner certains dispositifs mis en place
pour elles.
De fait, l'approche
macrostatistique n'a cessé de mettre en évidence,
depuis les travaux de C. Baudelot et R. Establet (1979)
la corrélation entre l'origine sociale et l'échec
scolaire. Un des effets de ces travaux a été de
substituer aux théories innéistes du
don, qui avaient cru trouver une assise scientifique
avec les découvertes dans le domaine du code
génétique dans les années 1960,
les théories du handicap socioculturel : les
carences environnementales et familiales ont alors
servi de socle explicatif à la genèse
et la reproduction de l'échec scolaire. En l'an
2000, le lien entre pauvreté économique
et échec scolaire perdure et l'effet du revenu
domine celui du capital scolaire des parents et semble être
l'un des déterminants fondamentaux de la réussite
scolaire. On pourrait même, au vu des résultats
bruts (INSEE, 2000) considérer que les enfants
naissant dans les 20% de familles les plus aisées économiquement
entament leur cursus scolaire avec une à deux
années d'avance sur les enfants naissant dans
les 20% des familles les plus pauvres.
Les travaux issus
du courant de sociologie critique ont tenté d'apporter
un éclairage en contre champ de ces réalités
socioscolaires et de relativiser une approche trop
mécaniste du déterminisme social, qui
peut-être rattaché aux théories
sociobiologiques. V. Isambert -Jamati (1973), E. Plaisance,
le CRESAS (1981), plus récemment A. Hériot
Van Zanten (1997), H. Peyronie ou B. Charlot, avec
le concept de rapport au savoir ont contribué à apporter
des éclairages singuliers qui aident à dépasser
les apories d'une approche mécaniste.
Conclusion
:
Devant l'importance
et la complexité de l'enjeu, on peut considérer
qu'une communication de qualité entre l'école
et les parents n'est possible que si chacun de ces
acteurs accepte de se reconnaître comme partenaire
potentiel de l'autre et s'efforce de " diminuer
sa surdité " à ce que représente
l'autre, c'est-à-dire prenne en compte une cadre
de références et une logique qui ne sont
pas à priori les siens.