LE
JEU et LE PLAISIR DES ADULTES Synthèse de
l’intervention de Pascal Deru
REAAP 50 : Rencontre départementale
2005
Ce
qui me semble essentiel dans les modules
de formation dont
je suis responsable,
c’est de toucher en profondeur le plaisir
des adultes qui se forment. C’est pour
beaucoup une surprise : ils venaient pour découvrir
de nouveaux jeux ou se former à des techniques
de transmission, ils attendaient un exposé sur
les jeux coopératifs ou s’apprêtaient à s’attabler
autour d’un projet… et voilà que
le premier travail tourne autour d’eux-mêmes
: qui sont-ils face au jeu ? Quel est leur plaisir
? Quel est leur régal ?
Références
des jeux découverts
le 24 novembre
Jeu physique
: Chat
et souris – Ours et poissons (tradition non-violente) Bamboleo (le plateau en équilibre)
Edition Zoch/Gigamic
Au bal masqué des
coccinelles jeu coopératif pour
les 5-7 ans
Edition Selecta
Avalanches jeu coopératif pour les 6-10 ans (dispo chez Casse-noisettes)
Ed. Intered
Jeu des loups-garous 9 à 20 joueurs
Ed. Asmodée
Les Cités Perdues
(Lost Cities)
Ed. Kosmos. 2 jrs
Jungle speed ou jungle Jam (même mécanisme)
Ed. Asmodée
Il
ne s’agit en rien d’une introspection.
Plutôt d’un laisser-aller,
de ce passage nécessaire que demande
tout jeu, celui de se relâcher et
d’accueillir un petit bonheur, plus
fort que tout, dont la boule va rouler
toute la journée et devenir ce groupe
d’électrons contaminateurs
qui leur permettra de vivre leur métier
avec naturel, enthousiasme et saveur.
Le plaisir
d’un joueur adulte est quelque
chose de précieux, à ne
pas prendre à rebrousse-poil.
La majorité des adultes d’aujourd’hui,
dans les cultures francophones, n’ont
pas d’inclinaison particulière
pour le jeu. Ils disent avec leurs mots
: je n’aime pas jouer !
Les
blessures du jeu
La plupart
véhiculent cependant, derrière
cette affirmation, un raccourci pour
exprimer quelque chose qui ne va pas
entre le jeu et eux. Pour certains, il
y a une confusion entre certains jeux
et tous les jeux. Ils disent ne pas aimer
jouer parce qu’ils n’aiment
ni les échecs ni Trivial Poursuite.
Pour d’autres, ce n’est pas
un jeu qui est en cause… mais un
mécanisme qui leur fait rater
la marche : je ne comprends jamais les
règles. Or c’est précisément
sur la bonne compréhension des
règles qu’un joueur va plus
ou moins s’intégrer. D’autres
avouent en riant qu’ils n’aiment
pas perdre. S’ils en parlent avec
une note d’humour, c’est
parce que perdre en public c’est
révéler une image d’eux-mêmes
qu’ils n’aiment pas donner.
D’autres encore n’aiment
pas jouer parce que les jeux sont trop
longs ou qu’ils ravivent des blessures
d’enfance sur lesquelles ils ont
voulu tourner la page : « les parties
finissaient toujours par une dispute
; mon frère trichait… ».
Que
de bonnes raisons ! Que de raisons justes
qui demandent de la part du formateur
ou du ludothécaire le plus grand
respect. Ce n’est pourtant qu’en
accueillant précisément
ces vulnérabilités et en
les ouvrant que la transmission du plaisir
(et non du jeu) pourra se faire. C’est
précisément ici que nous
avons un métier merveilleux.
Pour
donner une comparaison, nous devrions
prendre soin des personnes qui passent
entre nos mains comme un aubergiste prend
soin de ses hôtes : il accueille
leur fatigue et propose un verre d’eau
fraîche, il leur offre un matelas
confortable et un édredon accueillant,
il soigne leur petit déjeuner.
Car, quand c’est ainsi, ne repartons-nous
pas heureux en disant : cet homme fait
bien son métier !
Le métier de ludothécaire, c’est de prendre soin
de la part joueuse de ceux qu’il rencontre. De la reconnaître,
de la susciter, d’en faire tomber les craintes si elles existent,
de l’ouvrir, de lui montrer des jeux et des passages qui lui conviennent.
Une
compétence professionnelle qui
se travaille
Notre
premier travail est donc un travail d’écoute
et de reconnaissance. D’où vient
cette personne ? Quels sont ses liens
avec le jeu ? Dans quel projet s’entremêle-t-il
? Quels sont les jeux, si rares soient-ils,
qui la font vibrer ? Ou, au contraire,
qui l’ont rebutée ?
Dans le domaine des jeux, les plaisirs sont multiples. Quand une personne
dit qu’elle n’aime pas jouer, c’est souvent parce qu’elle
n’a pas ouvert la porte du jeu (ou de la catégorie de jeux)
qui lui convient.
C’est
précisément ici que nous
allons pouvoir accrocher toute notre
compétence. Parmi les jeux que
je connais ou parmi ceux qui sont derrière
moi sur l’étagère,
lequel vais-je prendre parce qu’il
va me permettre de rejoindre le plaisir
de cette personne ?
Je donnais
récemment une formation aux papis
et aux mamies d’Abracadabus (1).
Or il se fait que deux jours plus tard,
dans un lieu sans relation avec cette
formation, un homme de 65 ans est venu
me parler : Dans ma famille, durant mon
enfance, les jouets n’avaient pas
de place. Je ne m’en suis donc
pas soucié durant ma vie, ni pour
mes enfants ni pour moi-même. Mais
j’aimerais que ça change
: j’ai une petite fille de trois
ans. Ma femme, qui a suivi le groupe
de jeu mardi passé, est revenue
tellement enthousiaste à la maison
que je me suis dit : cette bonne nouvelle,
elle est aussi pour moi !
On
ne devient joueur que dans les mains
d’un autre
Quand
l’enfance est finie, on ne redevient
joueur que dans les mains d’un
autre. Je me souviens encore de cet autre
homme qui accompagnait sa femme lorsqu’elle
faisait ses courses de St Nicolas. Il
l’accompagnait par habitude de
couple ou parce qu’il conduisait
la voiture commune. Au début,
il s’est tenu debout, en position
d’attente, en espérant que
ce ne soit pas trop long. Mais la magie
dont nous tirons les fils par notre métier,
a commencé à agir. J’ai
pris soin de lui. Je lui ai demandé ce
qu’il pensait de tel jeu. J’ai
choisi mes jeux en fonction de lui et
de son petit fils. J’ai proposé des
jeux accessibles, je les ai expliqués
avec des images simples et joyeuses… et,
en une demi heure, le retournement a
eu lieu. Il est reparti grand-père
joueur, le jeu sous le bras, rêvant
déjà du rendez-vous ludique.
Des
réconciliations avec le jeu, je
pourrais en raconter beaucoup : celle
de cet homme qui découvrit la
question qui lui convenait : choisir
entre le plaisir de jouer aux échecs à l’écart
de son couple ou choisir de jouer avec
sa compagne en proposant des mécanismes
plus simples ; celle de tous ces adultes
qui ont peur de mal faire et à qui
il ne faut que dire : il n’est
jamais trop tard pour oser jouer et chacun
n’emprunte que le chemin qui est
le sien. Au cœur d’un jeu,
l’enfant nous accueille toujours
avec joie et générosité :
il ne nous juge pas et nous pouvons relâcher
la tension des rôles.
Car le jeu est un lieu d’égalité. Nous y devenons
frères et sœurs de plaisir. Nous y cultivons quelque chose
d’essentiel pour vivre : le lien, l’histoire d’un plaisir
partagé.
Une
orfèvrerie du bonheur
La recette
ne fonctionne cependant que si nous transmettons
en même temps que les jeux les
attitudes fondamentales pour que le plaisir
prenne. Haro sur les jeux avec des boucs émissaires,
haro sur ceux qui réduisent un
jeu à la minute de sa victoire
et de ses perdants ! Transmettre le plaisir,
c’est garder en soi-même
ce recul qui permet sans cesse d’évaluer
l’intégration de chacun
; c’est prendre le parti des plus
lents à comprendre et leur offrir
la patience dont tout homme a besoin
quelque part dans sa vie ; c’est
varier les registres pour que tous puissent
avoir accès à ce qui leur
convient ; c’est poser des mots
en fin de partie non pour célébrer
une victoire mais pour souligner combien
c’est beau et bon de s’être
donné mutuellement une ou deux
heures de bon temps partagé !
Vu de
cette manière, le jeu et notre
métier deviennent une orfèvrerie
du bonheur. Si les lignes que j’écris
sont évidentes pour certains,
elles concernent bien des ludothécaires
en premier chef. Si les tâches
administratives sont nécessaires
et incontournables en ludothèque
et si notre premier métier est
de communiquer du plaisir, il n’y
a pas de commencement efficace sans interroger
notre propre plaisir. Un plaisir plus
large qu’on ne le pense, qui ne
devrait pas se contenter du plaisir de
jouer des jeux d’enfants avec les
enfants… mais un plaisir qui s’ouvre
parce qu’on le prend en main ou
que quelqu’un d’autre le
déploie en nous sur un chemin
de confiance mutuelle.
Le jeu
fait partie de la vie et, en cela, il
porte une caractéristique de la
vie : si on est vivant, on se reçoit
toujours des autres. C’est Kris
Burn qui dit si bien cela dans Dvonn
(2) par la règle des anneaux rouges
dont on ne peut impunément se
délier.
Notre
métier est en grande partie conçu
autour de préoccupations qui tournent
autour du monde des enfants. Nous prenons
pourtant un raccourci géant lorsque
nous nous préoccupons de nous-mêmes
et des adultes. Car un adulte touché par
le jeu, c’est tout un univers gagné,
enfants compris !
Pascal Deru
(1) Abracadabus
: association bruxelloise regroupant
des volontaires pour prendre un temps
de plaisir à travers la lecture
ou le jeu dans les écoles maternelles
avec quelques enfants.
(2) Dvonn est un jeu du Belge Kris Burn. Edition Gipf/Don & C°,
Anvers