Chômage,
exclusion sociale, placement...
Les parents en déficit de reconnaissance sociale
Texte intégral de
l'intervention de Régis Sécher
Si des éléments de ce texte sont utilisés,
merci de bien vouloir citer la source
Rencontre départementale du REAAP 50 - 19 Octobre 2006 à Portbail
(50)
“ Est-ce
qu’être parent aujourd’hui
se décline de la même façon
quelque soit l’estime sociale dont on
bénéficie,
la position sociale qu’on occupe ?
L’humiliation, le rejet, la disqualification sociale
ont-ils une incidence sur la fonction éducative parentale ? ”
« Chômage, exclusion sociale, placement...
Les parents en déficit de reconnaissance sociale. »
Pour aborder
le sujet, je pourrais partir de la question suivante
:
Qu’est-ce qui explique pourquoi les parents qui sont montrés du
doigt appar-tiennent, en général, aux couches sociales les plus
défavorisées ?
Dit autrement et d’une façon encore plus triviale :
Pourquoi les plus pauvres de ce pays seraient de plus mauvais parents que ceux
qui appartiennent aux autres couches sociales ? Est-ce la réalité ?
2) Ancrage de la recherche
J’ai travaillé pendant de nombreuses années comme éducateur
de prévention spécialisée, ce qu’on appelle communément “éducateur
de rue”, dans plusieurs quar-tiers dits sensibles de Saint Nazaire. A
travers cette expérience, j’ai pu observé que les stéréotypes
habituels concernant les capacités éducatives des parents qui
habitent dans ces cités HLM ne correspondaient tout simplement pas à la
réalité. En effet, j’ai surtout été surpris,
malgré des conditions de vie en général difficiles, par
la forte mo-bilisation des parents dans l’éducation de leurs enfants.
Ne serait-il pas temps enfin de dire qu’il y a, dans ces quartiers, de
nombreux parents exemplaires, qui arrivent malgré tout à élever
très correctement leurs enfants ?
Certes, je veux rester objectif et j’ai effectivement aussi connu des
parents en difficulté. C’est d’ailleurs cela, essayer de
comprendre pourquoi certains « réussissaient » alors que
d’autres « échouaient », qui fut une de mes premières
mo-tivations pour entamer un cursus de formation-recherche qui, du DSTS, m’a
progres-sivement amené au doctorat en Sciences de l’Education.
Je me suis intéressé tout particulièrement aux parents
considérés, pour diver-ses raisons, comme défaillant sur
le plan éducatif et dont un ou plusieurs de leurs en-fants sont placés.
Ce qui caractérise sur le plan sociologique cette population, et cela
est réguliè-rement démontré par l'ensemble des études
scientifiques à ce sujet, c’est qu’elle est issue à 80
% des couches sociales les plus défavorisées.
J’en reviens donc à ma question de départ : Pourquoi les
pauvres de ce pays seraient-ils plus en difficulté sur le plan éducatif
que les autres ?
2,1) L’étude comparative des
arguments des professionnels d’un côté et
des usagers de l’autre.
Pour engager
ma recherche, j’ai d’abord mené une
exploration poussée de toute la littérature
concernant l’éducation familiale
contemporaine.
Outre la littérature dite « savante », il m’a également
paru essentiel de tenter de décrypter les opinions des acteurs concernés.
Pour ce faire, j’ai analysé comparati-vement les points de vue
d’un côté des professionnels, notamment des travailleurs
sociaux, de l’autre ceux des associations d’usagers, essentiellement
celles qui regrou-pent les catégories sociales les plus défavorisées.
J’assiste également, autant que faire ce peu, aux colloques ou
aux conférences organisés par les principales organisations professionnelles,
tels le GRAPE , l’ANPF ou la Sauvegarde de l’Enfance par exemple,
ainsi qu’à ceux des associations d’usagers, ATD Quart monde
et le Fil d'Ariane no-tamment.
L’examen des arguments avancés par chacune des parties fait immédiatement
apparaître que, sur le même sujet, les préoccupations ne
sont pas de même nature : les professionnels parlent de maltraitance,
de protection de l’enfant ou de dysfonc-tionnements parentaux, bref,
de sujets portant de près ou de loin sur la question de la parentalité,
alors que les usagers, quant à eux, évoquent prioritairement
les abus de pouvoir, le non-respect de leurs prérogatives, l’humiliation
et l'atteinte à la dignité.
2,2) L’analyse du discours des parents à partir
d’entretiens semi-directifs
La poursuite
de ma recherche m’a conduit à effectuer
ce qu’on appelle dans les sciences humaines,
une investigation de terrain. Je mène
donc des entretiens semi-directifs auprès
de parents d’enfants placés. Je
m’adresse à deux types de popula-tions
:
§ d’une part, à des parents d’enfants placés “traditionnels” et
qui, sur le plan so-ciologique nous l’avons vu, appartiennent majoritairement
aux couches socia-les défavorisées,
§ d’autre part, à des parents dont l’enfant adopté est
placé suite à ce qu’on ap-pelle communément un « échec
d’adoption » et qui appartiennent eux, en gé-néral,
aux couches moyennes, voire supérieures, de la population.
L’objectif
de cette double enquête est de bien distinguer
deux types de questions : d’une part celles
qui portent spécifiquement sur les problèmes éducatifs
et d’autre part, celles qui sont directement
liées aux conditions de vie des familles.
A travers ces entretiens, que je poursuis actuellement, outre la souffrance
provoquée par l’éloignement du ou des enfants et la fréquente
culpabilité de ne « pas y être arrivé », le
sentiment d’être victime d’un traitement injuste, d’avoir été humilié,
rabaissé, incompris est très fréquent. N’ayant pas
terminé cette enquête, je me dois d’être prudent.
Il semble cependant apparaître quelques grandes différences dans
les propos tenus : les parents d’enfants adoptés ont souvent un
discours beaucoup plus accusa-toire concernant les abus de pouvoir des services
sociaux que les parents issus des milieux plus pauvres. Ces derniers expriment
aussi plus volontiers une part de res-ponsabilité dans les difficultés
qui ont été à l’origine du placement. Assez fréquem-ment,
ils n’hésitent pas à reconnaître qu’ils peuvent
rencontrer des professionnels consciencieux et peuvent aller jusqu'à admettre
qu’en soi, le placement a certaines vertus dans l’intérêt
de l’enfant. Nous ne sommes donc pas dans une opposition tota-lement
clivée, dans un débat manichéen où il y aurait
d’un côté les bons, de l’autre les méchants.
2,3) Parentalité et reconnaissance
sociale
À travers
ces réactions, la question de la “dignité”,
c’est à dire de “l’estime
so-ciale” semble centrale. Dans la grande
majorité des cas, la décision
de placement est prise dans un cadre judiciaire
et s’impose donc aux parents qui vivent
cette décision comme une sanction. La
mesure judiciaire de placement d’un enfant,
basée sur une évaluation d’une
parentalité défaillante, voire
dangereuse, semble provoquer fré-quemment
une souffrance qui peut déstabiliser
le sujet à la fois sur le plan social
et psychique.
Pour résumer
l’objet de ma recherche, l’ensemble
de ces données m’ont amené à réfléchir à la
fonction éducative parentale. J’aborde
cette question à partir de deux concepts
que je me propose de vous présenter maintenant
: celui de « parentalité » d’une
part et celui de « reconnaissance sociale » d’autre
part.
3) La parentalité :
Même
si le concept de parentalité tend aujourd’hui à se
banaliser, notamment dans le champ social, il
convient de le définir précisément.
3,1) Histoire et définition du concept
Historiquement,
ce terme d’origine psychanalytique, apparaît
pour la première fois à la fin
des années 1950 . A cette époque,
la parentalité désigne un processus
commun aux deux parents et qualifie ce besoin
anthropologique de reproduction qui crée
une ligne de démarcation entre l’état
d’enfant et l’état d’adulte.
Il est à ce titre inscrit dans le développement
du sujet humain et se traduit notamment par
cette pul-sion particulière qu’est
le « désir d’enfant. »
Cette notion donna naissance, dans les années 1970, à des néologismes
pour désigner des configurations familiales qui commençaient
alors à se développer mas-sivement : c’est ainsi qu’apparut
le terme de “monoparentalité” . Dans la même li-gnée,
les nouveaux vocables tels que “coparentalité”, “pluriparentalité” et
plus ré-cemment “homoparentalité” sont désormais
d’usage courant.
La parentalité,
dans cette nouvelle perspective, ne qualifie
plus simplement le processus psychique mais l’ensemble
des façons de vivre le fait d’être
parent. C’est précisément
en 1995 que le terme de parentalité est
défini pour la première fois dans
le Dictionnaire Critique d’Action Sociale
: “La parentalité désigne
d’une façon très large la
fonction d’être parent, en y incluant à la
fois des responsabilités juridiques, des
responsabilités morales et des responsabilités éducatives.” Cette
définition éclaire les différentes
fonctions parentales en tentant de les distinguer
et de les spéci-fier.
3,2) De la parenté à la parentalité :
l’émergence d’un nouveau “problème
public” ?
3,3) Les trois grands axes de la parentalité
L’apparition
massive de cette notion et sa diffusion dans
différents registres, sociologique, juridique
et politique, amena les pouvoirs publics à s’intéresser à elle. À la
fin des années 1990, suite à une
commande du Ministère des Affaires Sociales,
le professeur Didier HOUZEL réunit un
groupe de chercheurs pour étudier cette
notion. Les travaux de ce collectif débouchèrent
sur une appréhension de la parentalité selon
trois axes :
3,31)
L’exercice de la parentalité :
la dimension juridique
Le terme “exercice” est
utilisé dans un sens proche de celui “d’exercice
d’un droit ”, c’est à dire
en référence à l’acception
juridique du terme. Basé sur un corpus
de textes légaux, l’exercice fonde
et organise la parentalité en situant
chaque individu dans ses liens de parenté.
Il désigne l’ensemble des droits
et des devoirs dont hérite tout parent à la
naissance de son enfant et qui se traduisent
concrètement par un en-semble de prérogatives
inscrites dans la loi, notamment "l'autorité parentale".
Mais l’exercice de la parentalité,
ne se cantonne pas à la dimension purement
juridique. Cet axe prend en compte également
la fonction symbolique à travers la
question de la filiation et, plus largement,
de l’inscription du sujet dans une lignée,
dans une généa-logie.
3,32)
L’expérience de la parentalité :
la dimension psychologique.
C’est
ici l’expérience "subjective" du
fait d’être parent dont il s’agit.
L’axe de “l’expérience” est
celui de la relation affective entre le parent
et l’enfant. Ce deuxième aspect
de la parentalité s’attache donc
prioritairement à tenter d’approcher
la dimen-sion psychologique de cette expérience.
Elle définit la dimension psychique
de la pa-rentalité, le vécu intime
et peut être perçu par l’observation
des attitudes et les propos tenus sur l’enfant
par le parent. La dynamique relationnelle qui
se noue entre l’adulte et l’enfant
met en jeu les différents niveaux du
psychisme, le registre du conscient et celui
de l’inconscient, l’histoire et
le degré de maturité des parents,
les traumatismes éventuels, la question
du désir, des attentes et les représentations
de l’enfant idéal, etc.
3,33)
La pratique de la parentalité : la dimension éducative
La “pratique
de la parentalité ” regroupe tous
les actes concrets effectués par les
parents dans l’éducation de leur
enfant. Sont regroupées dans cette rubrique
les tâches domestiques, de soins, de
surveillance et de socialisation.
Cette troisième dimension désigne les gestes, les attitudes,
les paroles, tout ces éléments qui composent le quotidien de
la relation entre les parents et l’enfant. C’est donc l’ensemble
des actes éducatifs parentaux dont il est question ici, ce qu’on
ap-pelle communément : “l’éducation familiale”.
3,4) Intérêts et limites du concept
de parentalité
L’intérêt
essentiel de cette définition de la parentalité est
qu’elle invite à étudier
la fonction parentale dans sa globalité,
sous différents angles. C’est en
effet souvent uniquement l’axe de la pratique
qui est considéré : être
parent ne consiste pas seulement à faire
preuve d’habileté dans les tâches
de soins et de socialisation. La prise en compte
de la qualité de la relation affective
entre parents et enfant, et donc de l’expérience
de la parentalité par exemple, est également
un aspect important de la fonction parentale.
Le grand intérêt de cette dissociation
des différentes fonctions parentales est
de considérer que certaines de celles-ci
peuvent être peu ou mal exer-cées
sans que pour autant les parents soient totalement
incompétents dans tous les registres.
3,41)
Les dangers de décontextualisation de
la parentalité
Mais cette
approche de la parentalité a également
une limite importante : celle de ne pas prendre
en considération les conditions objectives
d’exercice de celle-ci. Certains des
membres de l’équipe de chercheurs
qui ont défini avec le professeur HOUZEL
ce concept de parentalité en conviennent
aisément : “L’analyse de
la pa-rentalité proposée souffre
d’une trop grande décontextualisation.
Il y manque ce qui peut modifier en positif
ou en négatif les éléments
de cette parentalité à savoir
: le contexte économique et culturel,
social, familial, les réseaux de sociabilité,
le contexte institutionnel et le contexte juridique.” (SELLENET
C., 2002, p. 76)
Selon les
conditions de vie et l’environnement
social et culturel, éduquer un enfant
ne se présente absolument pas de la
même façon. Il est sûrement
plus simple d’éduquer un enfant
dans un contexte socio-économique propice
! Cependant, plus que le milieu social en tant
que tel, c’est un ensemble de risques
qui peut compromet-tre les capacités éducatives
des parents. Plusieurs études sociologiques
ont démontré que, le lieu d’habitation,
par exemple, le type de relations existant
entre jeunes et adultes, le climat social et
les réseaux de voisinage ont des influences
fortes. De plus, la considération sociale
dont jouissent les parents dans leur quartier
influe aussi for-tement sur leurs capacités à pouvoir
servir de modèles identificatoires pour
leurs en-fants, ce que Gilbert DELAPIERRE nomme “Puissance
sociale des parents".
Une approche
décontextualisée peut conduire à une
utilisation dévoyée du concept
de parentalité. Nous en avons un exemple
par la récupération dans le champ
politique, la parentalité défaillante étant
désormais présentée comme
la source de tous les dysfonctionnements sociaux.
Pour le sociologue Claude MARTIN, l’émergence
de ce nouveau néologisme traduit en
fait une préoccupation sociale majeur
concernant la fonction et les pratiques parentales
aujourd’hui. L’actualité brûlante
de la question éducative en général
et de l’éducation familiale en
particulier seraient érigées
en un véritable “problème
public”. L’appel à la “responsabilisation” des
parents est de plus en plus systématique.
Mais personne ne s’y trompe : c’est
bien des pratiques éducatives de « certains
parents » dont il s’agit. Même
s’il ne sont pas toujours désignés
explicitement, c’est bien aux parents
appartenant aux couches sociales défavorisées,
et notamment à ceux qui habitent dans
les cités dites « sensibles » que
cet appel à la « responsabilité » est
lancé. La parentalité se réfèrerait
alors dans cette optique à un modèle éducatif
dominant qui serait sans doute d’ailleurs
assez délicat à définir
précisément…
3.42)Les
conditions pratiques d’exercice de la
parentalité
C’est
pour cette raison qu’il est important
non seulement de bien voir que la parentalité comporte
plusieurs dimensions mais de cerner la nature
des conditions pratiques de sa mise en œuvre.
D’emblée, la question des ressources
qu’elles soient économiques, culturelles
ou sociales, est bien entendu centrale. Le
dénuement maté-riel ou les carences
culturelles par exemple compliquent indubitablement
l’exercice des fonctions éducatives.
Mais puisque dans la réalité,
il apparaît qu’à ressources
identiques des parents peuvent vivre leur situation
et se comporter très différem-ment,
d’autres facteurs semblent jouer un rôle
déterminant. C’est ici que la
considé-ration sociale, le sentiment
d’être ou non respecté,
la qualité du rapport à soi,
bref des sentiments qui de près ou de
loin concerne la « reconnaissance sociale » semblent
jouer un rôle déterminant.
4) La reconnaissance sociale :
4,1) La reconnaissance : émergence
d’un nouveau paradigme ?
A travers le
monde depuis une dizaine d’années,
plusieurs auteurs en sciences humaines ont publié des
ouvrages s’appuyant sur un concept défini
par un célèbre philosophe du début
du 19ieme siècle, HEGEL, celui de reconnaissance.
Dans les années 199o, c’est à partir de l’étude
des sentiments de mépris et d’humiliation qu’un sociologue
allemand, Axel HONNETH, développe le concept de “reconnaissance
sociale” dans un ouvrage qui aujourd’hui fait unanimement autorité, “La
lutte pour la reconnaissance”. Quelques années après, En
France, en 2000 préci-sément, paraissait l’ultime ouvrage
de notre grand philosophe Paul RICOEUR intitulé “Parcours de la
reconnaissance” et qui se référait, entre autre, aux travaux
d’Axel HONNETH.
Depuis, de nombreux autres ouvrages toujours sur le même thème
sont parus : « Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance
et redistribution » de Nancy FRAISER, une philosophe américaine, « Le
mépris social, éthique et politique de la reconnaissance »,
d’Emmanuel RENAULT un sociologue francais, etc.
La prolifération de ces ouvrages et l’intérêt croissant
que ce concept suscite dans de nombreuses disciplines en sciences humaines
amènent les observateurs à considérer qu’on assiste
actuellement à l’émergence d’un nouveau paradigme.
De quoi s’agit-il ?
4,2) Des luttes redistributives aux luttes
pour la reconnaissance
Axel HONNETH
estime que les fondements de la plupart des luttes
sociales ac-tuelles relèvent d’une
demande de reconnaissance des acteurs de ces
conflits. Il es-time d’ailleurs que les
dominations à l’œuvre dans
nos sociétés modernes ne pourront
réellement être ébranlées
qu’en prenant en compte cette aspiration à la
reconnais-sance sociale et qu’à elle
seule, une politique égalitaire de type
redistributive ne peut venir à bout des
discriminations existantes.
Si la notion économique de redistribution fait appel essentiellement à la
jus-tice sociale, celle de reconnaissance a pour finalité l’aspiration
de chacun à la dignité. En France, il apparaît effectivement
que si nous considérons les deux derniers grands mouvements sociaux,
je parle des émeutes en banlieues à l’automne 2005 ou les
lut-tes de la jeunesse contre le CPE au printemps 2006, c’est bien l’exigence
de respect, le refus des discriminations qui étaient mis en avant par
les acteurs de ces luttes.
Dans les propos des parents avec qui je me suis entretenus, c’est aussi
cette in-sistance autour des questions de dignité, de respect, d’abus
de droit qui m’a frappé. Parallèlement, la création
au début des années 2000 de plusieurs associations de dé-fense
de parents d’enfants placés comme le « Fil d’Ariane » dans
la région parisienne par exemple ou l’association « Rêves » en
Bretagne s’inscrivent parfaitement dans ce courant de lutte pour la reconnaissance.
4,3) Les trois grandes significations du mot
reconnaissance
Pourquoi cette
préoccupation prendrait aujourd’hui
une telle ampleur, pour-quoi être reconnu
semble être devenu si important ?
En fait, la reconnaissance est à la fois un acte, celui de “reconnaître” :
par exemple, “Je reconnais quelque chose ou quelqu’un ”,
et un besoin, celui “d’être re-connu” : par exemple, “Je
suis reconnu comme un excellent orateur ! ”.
Reconnaître, c’est d’abord une opération d’identification
qui permet de distinguer autrui mais c’est aussi un processus fondamental
conduisant au discernement de sa propre identité : “se reconnaître” soi-même.
C’est enfin une inte-raction essentielle de réciprocité qui
permet de se définir une identité sociale, une appartenance à une
communauté spécifique.
4,4) La reconnaissance : une nouvelle théorie
sociale normative
Nous percevons
déjà, ne serait-ce qu’à partir
de cette définition sémantique,
que lorsqu’on évoque la notion de
reconnaissance, nous englobons tout un processus
identitaire qui dépasse de très
loin l'acception commune de ce terme, à savoir
: la ré-putation, la considération
sociale ou le prestige au yeux d’autrui.
Nous entrons ici au cœur de cette théorie de la reconnaissance.
Elle a claire-ment un fondement anthropologique : pour HEGEL, c’est parce
que toute coexistence humaine s’appuie sur un rapport d’acquiescement
mutuel entre sujets que l’individu peut vivre en communauté.
La genèse de cet état de fait est à rechercher dans la
constitution même de la conscience humaine. Pour se reconnaître
soi même et établir "un rapport positif à soi",
il est indispensable d’être reconnu par l’autre et par la
communauté d’appartenance. Ce n’est qu’à partir
de la reconnaissance d’autrui que l’individu peut prendre conscience
et donner de la valeur à son existence. Ce n’est qu’à partir
de l’estime d’autrui que peut se construire l’estime de soi.
Il y a ici une articulation fon-damentale entre la conscience même du
sujet et la relation qu’il établit avec autrui, c’est à dire
entre le psychisme et le social.
A partir de ce postulat, le mépris, le rejet, l’humiliation sont
des manifestations de déni de reconnaissance. L’acte de mépris,
dont la forme extrême est l’indifférence : « Tu n’existe
pas pour moi ! », atteint la personne dans son intégrité,
dans l’image qu'elle se fait d’elle-même, dans l’estime
qu’elle se porte. Rapport à soi et rapport à l’autre
sont interdépendants, la reconnaissance étant ce qui permet d’expliquer
la nature profonde de cette interaction à la fois psychique et sociale.
Selon cette approche, la quête de reconnaissance est donc un processus
an-thropologique qui se caractérise par sa grande vulnérabilité.
Cette reconnaissance n’est jamais définitivement acquise et peut,
par nature, être promptement atteinte par le mépris et l’humiliation.
C’est ce caractère de grande fragilité qui explique cette
quête incessante de reconnaissance pour maintenir un « rapport
positif à soi ».
4,5) Les trois formes principales de reconnaissance
Je présenterais
ici succinctement les caractéristiques
des trois sphères de reconnaissance définies
par Axel HONNETH ainsi que les différentes
formes de mépris leur correspondant. C’est
paradoxalement avant tout à partir de
l’expérience de l’absence
de reconnaissance que se révèle
l’importance de celle-ci pour le sujet.
Trois modes de reconnaissance spécifiques sont à distinguer : “l’amour
et l’amitié ” qui donne accès à la “confiance
en soi ”, « le droit » qui autorise “le respect de
soi ” et enfin la “solidarité” sur laquelle se fonde “l’estime
de soi ”.
4,51)
Reconnaissance et sollicitude
Reprenant
la terminologie d’HEGEL, HONNETH désigne “l’amour ”,
au sens large, comme étant le premier
stade de reconnaissance réciproque.
Il s’agit ici de l’expérience
que tout sujet humain fait de la sollicitude
d’autrui durant toute sa vie à travers
les relations affectives de toute nature qu’il
entretient avec les personnes qui lui sont
le plus proche. Il désigne l’ensemble
des rapports amoureux, amicaux ou fa-miliaux
où sont impliqués les liens affectifs
avec ces êtres dit “chers”.
Cette expé-rience s’enracine dans
la relation primaire que le nourrisson entretient
notamment avec sa mère dont la sollicitude
lui permet de manifester librement ses besoins
et ain-si de prendre confiance en soi. L’attention
est portée ici sur la qualité de “la
relation d’attachement” qui conditionne
fortement le développement psychique
du sujet. C’est sur la base de cette
capacité à “faire confiance” que
s’enracine l’expérience
de la solli-citude d’autrui. C’est
sur cette même base que ce construit
la première forme de rap-port à soi
essentiel à savoir la « confiance
en soi ».
À la sphère de la reconnaissance de la sollicitude correspond la
première forme de mépris, et la plus invalidante, celle découlant
pour Axel HONNETH d’une atteinte à l’intégrité physique
d’une personne, dont le viol et la torture sont les archétypes.
Cette forme d’atteinte à l’intégrité physique
peut très profondément déstabiliser la capacité à « faire
confiance » à autrui et, par répercussion, à « se
faire confiance à soi même ». Ceci non seulement du fait des
douleurs physiques qu’entraîne ce genre d’agressions, mais
dans l’expérience subjective d’avoir été exposé à la
libre volonté de la toute puissance destructrice d’autrui.
4,52)
Reconnaissance et droits
Il est essentiel
de préciser qu’il s’agit
ici non seulement « de droits et devoirs » en
tant que normes juridiques au sens large -
la loi, les règlements, les contrats,
les engagements, etc. - mais surtout les « normes
morales » sur lesquelles se fondent les
rapports humains. Axel HONNETH situe à ce
niveau la question de la « dignité sociale » : “ Respecter
les personnes, ce n’est peut être
que respecter leurs droits, de sorte que l’un
ne va pas sans l’autre. Ce qu’on
appelle dignité humaine ne peut être
rien d’autre que la capacité reconnue
de revendiquer un droit. ” L’enjeu
de cette forme de reconnaissance, c’est
la capacité, reconnue à la fois
par la société et par soi même,
de pouvoir s’exprimer d’une manière
autonome sur des questions morales.
La particularité des formes de mépris qui correspondent à ce
mode de recon-naissance est non seulement la perte de liberté, la
limitation de l’autonomie, mais le sentiment de ne pas être un
partenaire d’interaction doté des mêmes droits moraux
et ainsi d’avoir l’impression de ne pas être reconnu comme
un sujet « capable » de ju-gement moral. La situation d’exclusion
sociale, du fait du chômage et de la précarité, illustre
un des paradoxes de nos sociétés modernes : se basant, du moins
en théorie, sur le principe d’égal accès au droit
pour tout individu, la dynamique actuelle du ren-forcement de l’inégalité dans
la répartition des biens crée un malaise profond. Celui qui
est reconnu juridiquement et qui n’est pas reconnu socialement souffre
d’un mé-pris fondamental qui est lié à la structure
même de cette contradiction entre attribu-tion égale de droit
et distribution inégale de biens. Il n’est donc pas surprenant
de la part des personnes en situation d’exclusion sociale qu’elles
en appellent au « respect de leur dignité ». Il ne suffit
pas d’avoir formellement accès à des droits pour se sentir « respecter » en
tant que membre à part entière de la communauté humaine
: il est nécessaire de pouvoir se sentir reconnu comme contributeur
actif à la vie sociale de cette communauté.
4,53)
Reconnaissance et estime sociale
« L’estime
de soi » est dans cette sphère
de reconnaissance le pendant, des concepts
de “confiance” ou de “respect” de
soi que nous avons présentés
précédem-ment. La sphère
de reconnaissance des droits que nous venons
de présenter décrivait les droits
et les devoirs qui fondent le contrat social
entre les être humains, permet-tant à chacun
d’entre eux de revendiquer son appartenance à cette
communauté. Ce sentiment d’estime
est lié à la capacité qu’a
aujourd’hui l’individu de se reconnaître « des
qualités » dont il sait qu’elles
ont de la valeur aux yeux des autres membres
de sa communauté, cette “estime
de soi ” renvoyant en fait au sentiment
de sa propre valeur. Sur le plan collectif,
cette capacité qu’ont les membres
d’une communauté de s’estimer
mutuellement développe un sentiment
de “solidarité ”, c’est à dire
de s’apprécier réciproquement à la
lumière de valeurs communes. Il s’agit
alors d’un vé-ritable sentiment
dynamique, qui va bien au-delà de la
simple tolérance passive : les individus
développent des relations réciproques
basées sur la reconnaissance des par-ticularités
individuelles de l’autre personne comme
contribuant à la réalisation
du bien commun.
La dernière forme de mépris concerne cette fois le sentiment
de la valeur, d’utilité sociale de l’individu. Il s’agit
ici de la condamnation qu‘autrui renvoie à l’individu
en raison de son mode de vie ou des convictions qui l’animent. La dévalori-sation
ou la non prise en compte des capacités singulières du sujet
ou des modes de vie, des modèles de réalisation de soi auxquels
il adhère, amène ce dernier non seu-lement à ne pouvoir
donner une signification sociale positive à ses capacités mais à atteindre
l’estime qu’il a de soi.
L’analyse
des propos des parents avec lesquels je me
suis entretenus montrent que les stratégies
utilisées pour faire face à ces
situations se situent souvent dans un « entre
deux », entre la résignation et
la révolte.
5) La reconnaissance sociale de la parentalité
Revenons à la
question de départ. Bien entendu, les
parents pauvres ne sont non seulement pas plus « mauvais » que
les autres, mais les enquêtes montrent
qu’ils sont, en général,
très attachés à leurs
enfants et font le maximum pour bien les édu-quer.
Ils souffrent par contre d’un fort discrédit
qui se manifeste par exemple par ce fameux
préjugé de « démission
parentale ».
Pour tenter
de comprendre pourquoi les parents pauvres représentent
une proportion si importante des parents d'enfants
placés, il est d’abord essentiel
de pré-ciser qu’une corrélation
statistique n’est surtout pas à confondre
avec une causalité : la pauvreté en
tant que telle n’explique en rien la défaillance
parentale. Parallèlement, bien sûr,
nier l’évidence est absurde : la
possession ou non de capitaux multiples, fi-nanciers,
culturels, sociaux etc. influent incontestablement
sur les conditions d’exercice des fonctions
parentales. Or, nous le savons, ces capitaux
sont très inéga-lement répartis
dans nos sociétés et la disqualification
sociale est une réalité in-contournable.
Celle-ci impose
de considérer que la parentalité s’inscrit
dans ce contexte et que son évaluation
ne peut faire fi des conditions concrètes
d’existence des familles. De plus, être
parent c’est aussi occuper un statut social
spécifique. Selon les études menées à ce
sujet, ce statut n’a pas la même
importance selon l’appartenance sociale
: plus on descend dans l’échelle
sociale et plus ce statut prend de l’importance.
On peut le comprendre aisément : devenir
parent est sans doute un des seuls moyens d‘acquérir
un véritable statut social pour un individu
en situation d’exclusion ou appartenant à un
groupe stigmatisé. D’où d’ailleurs
l’intensité de la souffrance ressentie
lorsque que la société limite l’exercice
des prérogatives découlant de ce
statut quand le parent est estimé défaillant.
Qu’y a-t-il
de plus dégradant que d’être
considéré comme indigne d’élever « comme
tout le monde » son enfant ? Ce n’est
pas par hasard que, dans les popula-tions les
plus démunies, la crainte du placement, « qu’on
nous enlève nos gamins », soit une
peur des plus répandues. Ce n’est
donc pas non plus par hasard que les ter-mes
de respect, de mépris, de rejet soient
si fréquents dans les propos des parents
d’enfants placés.
La théorie
hégélienne de la reconnaissance,
réactualisée notamment par Axel
HONNETH, permet de mieux comprendre le lien entre
estime sociale et estime de soi. Le découpage
qu’il propose pour caractériser
les trois formes de reconnaissance rappelle étrangement
les trois dimensions principales de la parentalité.
Le statut pa-rental ne serait-il justement pas
un moyen d’accès privilégié à une
certaine forme de reconnaissance sociale ?
Cependant, soyons
clair. Une formes les plus traumatisantes de
déni de recon-naissance relève
de la violence physique ou psychologique et donc
inclus bien évi-demment les différents
types de maltraitance. Reconnaître, c’est
d’abord identifier, puis admettre pour
vrai : une des formes de mépris les plus
humiliantes dans la rela-tion à l‘autre,
c’est la démagogie. A l’inverse,
une des formes de reconnaissance essen-tielle,
le respect de la dignité de l’autre,
c’est le considérer comme responsable,
mora-lement et juridiquement. A ce titre l’exigence
de respect de l’adulte vis à vis
du jeune, du parent vis à vis de l’enfant,
et inversement, est bien entendu primordial.
Le devoir de protection et de soin du parent
vis à vis de son enfant doit être
absolument garanti et la société se
doit d’intervenir très fermement
en cas de manquement. La dignité humaine
est une et indivisible : elle concerne bien entendu
autant les parents que les enfants.
Si je
devais conclure, je reprendrais bien une phrase
entendu récemment à la radio
dans la bouche d’une mère de famille
habitant un de ces quartiers pauvres : “Nous,
nous demandons qu’une chose avant tout
: qu’on nous respecte un peu, nous et
nos enfants… Un peu de respect, s’il
vous plaît..”
Texte intégral de l'intervention de Régis Sécher
Si des éléments de ce texte sont utilisés,
merci de bien vouloir citer la source